Technique et esthétique de la chaussure traditionnelle
Présenter la chaussure traditionnelle, c’est l’envisager à partir de deux techniques qui ont particulièrement évolué dans la ville de Fès; celle des cordonniers et celle des brodeuses au fil d’or.
Dans ce sens, les deux activités se complètent car la première conçoit et aménage une forme que la seconde s’applique à orner; ce qui convie à parler d’une technique et d’une esthétique.
Envisageons d’abord les diverses appellations qui, groupées sous le générique « babouche » , permettent de nommer les diverses variantes de l’objet en question. Le mot lui-même dérive du persan « pâpouch » et signifie littéralement « couvrir le pied ». Il englobe une série de chaussures à fonctions et formes différentes, suivant qu’elles sont portées par un homme ou par une femme, à l’intérieur ou à l’extérieur. Bien entendu, ces distinctions impliquent des techniques et des ornementations particulières.
Les babouches pour hommes sont générale¬ment appelées « Balgha ». Les plus appréciées, aux coutures internes invisibles sont dites « medfouna »; autrement dit, « les biens cachées ». En cuir jaune doublé de basane et semelles-chèvre, elles présentent des varié¬tés selon la couleur de l’empeigne ou la qualité de la semelle En velours, brodé de fil d’or Les babouches féminines pré¬sentent elles, encore plus de variétés. Celles dont les femmes se servent pour sortir, les « Rihiya » sont en cuir noir ou rouge. Quant aux babouches à usage interne (également utilisées pour les fêtes et les cérémonies), elles sont à semelles (farracha) consistantes et surtout à dessus en velours brodé de fil d’or ou d’argent.
Ce sont les fameux « Cherbil » différem¬ment désignés selon la qualité du fil d’or et du velours de l’empeigne; Zerdkhan (fil d’or pur) Belsiane (fil de qualité ordinai¬re) … Sans entrer dans des détails de typologie, citons, parmi d’autres noms de ba¬bouches actuellement tombés dans l’oubli :
- la babouche dite « mqawwra » (festonnée) portée naguère seulement par les israélites; elle avait la forme d’un poisson … était dotée d’un talon à peine marqué.
- la babouche dite « Ben flaga », fabriquée pour les femmes de la campagne, était brodée en fil de cuivre et rappelait certaines chaussures sahariennes.
Les types majeurs ainsi distingués, passons rapidement en revue, les procédés de fabrication.
Les babouches d’hommes sont conçues et réalisées par les artisans appelés « blayghiyya », Les matières premières auxquelles ils ont recours se réduisent:
- au cuir, issu soit de peau de chèvre, de mouton ou de bœuf.
- au carton qui sert de calibre pour le dessin et le découpage de l’empeigne ainsi que de fortification des semelles.
- au fil (qanneb) pour les coutures.
- enfin à la colle (traditionnellement une rate achetée le matin même chez le boucher) pour faire adhérer les différentes parties constitutives de l’empeigne et de la semelle.
L’empeigne comprend trois parties: la claque, (roqca), le quartier (qfa) et une pièce intermédiaire appelée « touq » (col). Ces parties sont dessinées sur le cuir, col¬lées sur leurs doublures (préparées au préalable) au moyen d’un pilon (tqil), puis cou¬sues entre elles et enfin à la semelle. Une fois ces opérations terminées, l’ouvrier ren¬verse le tout à l’aide d’un bâton à la façon d’un doigt de gant retourné.
D’autres opérations non moins importantes permettent de donner à la babouche son aspect définitif, comme les procédés pour la faire briller, l’assouplir et enfin imprimer le sceau de l’artisan sur le talon. Hormis les matières premières déjà signalées, la babouche féminine nécessite l’emploi d’étoffes (feutrines ou velours) pour l’empeigne et de fil d’or ou d’argent pour l’ornementation.
Une fois l’empeigne fabriquée (selon les mêmes procédés que la Balgha) l’artisan « Msakhri » découpe un modèle en papier où le décor est ajou¬ré. Le fil d’or ou d’argent vient ensuite revêtir la surface ainsi préparée. ces broderies sont exécutées par les femmes qui les remettent au « Msakhri » lequel recolle l’ensemble à la semelle.
Après avoir esquissé ce qui concerne la technique propre à la fabrication de la chaussure traditionnelle, donnons une idée de l’esthétique dont elle est tributaire.Les décors sont fournis par l’artisan « Msakhri » qui dispose d’un stock de motifs tracés au préalable sur des modèles en cuir. Ceux-ci sont soit hérités des prédécesseurs, soit créés et tracés par l’artisan lui-même au moyen d’un stylet (meftel). On peut en déduire qu’une tradition, tout en se perpétuant par son propre « faire » n’évolue et ne s’enrichit que par l’apport créatif des individus.
L’ornement des « Cherbil » est riche en motifs variés et, sans prétendre en donner ici un répertoire exhaustif, disons qu’ils reflètent l’univers naturel et culturel environnant. Plusieurs modèles anciens sont issus du sens de l’ observation de l’artisan: ajours des lustres de mosquées, stucs ou arabesques des médersas … le tout judicieusement combiné à l’univers végétal est représenté librement.
Afin de donner une idée de ces motifs et pour conclure voici quelques appellations qui témoignent justement de leur origine naturelle et culturelle :
Mrechcha : aspersoir
Haska : candélabre : rayonnement de feuilles autour d’un axe
Khatem : sceau
TetTaha : cercle affectant la forme d’une pomme Yasmina : jasmin: fleur stylisée
Trenja : motif oval .